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Chronique Livre :
PRENDRE LES LOUPS POUR DES CHIENS de Hervé Le Corre

Chronique Livre : PRENDRE LES LOUPS POUR DES CHIENS de Hervé Le Corre sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Après avoir purgé cinq ans de prison pour un braquage commis avec son frère Fabien, Franck sort de prison. Il est hébergé par les parents de Jessica, la compagne de Fabien. Le père maquille des voitures volées, la mère fait des heures de ménage dans une maison de retraite. Et puis il y a la petite Rachel, la fille de Jessica, qui ne mange presque rien et parle encore moins. Qu'a-t-elle vu ou entendu dans cette famille toxique où règne la haine, le mensonge et le malheur ?

Dans une campagne écrasée de chaleur à la lisière d'une forêt angoissante, les passions vont s'exacerber. Entre la dangereuse séduction de Jessica, l'absence prolongée de Fabien et les magouilles des deux vieux, Franck est comme un animal acculé par des loups affamés...


L'extrait

« Elle a ouvert la porte d'une cuisine plongée dans la pénombre des volets mi-clos où la table du déjeuner n'avait pas été débarrassée. L'évier était plein d'assiettes sales et de plats graisseux, les plans de travail étaient encombrés de boîtes, de sachets vides, de bouteilles de vin et de bière.
Fais pas gaffe au désordre. C'est ma mère qu'est pas dans un bon jour. Je m'y mettrai tout à l'heure.
Elle a pris deux bières dans le réfrigérateur, a entassé des assiettes qui traînaient sur la table et a posé les canettes sur un coin de toile cirée. Elle s'est assise en soupirant, presque renversée sur la chaise, les jambes étendues. Elle a fait glisser ses sandalettes de ses pieds et a bougé ses orteils tout en ouvrant la canette.
Putain, qu'il fait chaud, elle a dit. Reste pas comme ça, assois-toi. À la tienne.
Franck s'est assis de l'autre côté de la table. Il ne voyait plus que ses épaules bronzées, l'échancrure de sa chemise, l'ombre moite et luisante de transpiration qui plongeait entre ses seins. Elle a bu une longue gorgée puis a fait rouler la boîte en aluminium à l'intérieur de ses cuisses, lentement, en fermant les yeux. Il a bu lui aussi, il avalait à longs traits la bière glacée, il sentait la fraîcheur descendre dans on estomac et se répandre dans tout son corps et peu à peu l'accablement de la chaleur laissait place à une lucidité amère qu'il ne s'expliquait pas : il ne savait plus ce qu'il faisait là, dans le chaos de cette cuisine crasseuse, à portée de main du corps parfait de cette fille abandonnée sur sa chaise se rafraîchissant les cuisses avec une canette de bière. Parmi les relents douceâtres de la saleté qui les environnait, il lui semblait percevoir aussi l'odeur intime de Jessica où se mêlait le parfum de sa peau et les senteurs de ses plis secrets. » (p. 24)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« - Dire qu'il y en a qui croient en Dieu... Connards. »

C'est vrai qu'avec l'histoire de Prendre les loups pour des chiens, il faut une sacré dose d'optimisme ou d'inconscience pour imaginer que quelqu'un d'infiniment bon veille sur l'humanité ! Tout est pourri jusqu'à l'os dans la famille où Franck trouve asile à sa sortie de taule. Un concentré de saloperie humaine, de l'extrait pur longuement distillé pour n'en garder que le meilleur. Tellement fort que la fillette, Rachel, n'en a plus ni appétit ni voix tant elle a côtoyé l’indicible et vu de choses impossible à digérer pour son petit estomac.

Les deux vieux, méchants comme des teignes, menteurs, magouilleurs, alcoolos, sales, vulgaires, des épaves d'humains d'où ne suintent que la sanie et le mal. Faussement hospitaliers envers l'ex prisonnier, faussement grands-parents et parents attentifs, fourbus de tenir en laisse leur fille nymphomane, toxico, à moitié folle quand elle est en forme, pire lorsqu'elle ne l'est pas. Et Fabien, le frère pour lequel Franck a plongé, sans rien lâcher aux flics et qui n'est même pas là pour l'accueillir, parti régler quelque affaire en Espagne et prendre du bon temps, d'après ce que raconte la famille maléfique. Le fond de ce roman, c'est le doute, l'incertitude de Franck. Les personnages qui l'entourent changent sans cesse, protéiformes, il n'a pas de repères, pas de point fixe pour s'accrocher. Alors il dérive, erre d'une idée à l'autre, d'une connerie à l'autre, pensant bien faire avec son petit code d'honneur perso qui ne peut s'appliquer avec le genre de salauds chez qui il loge. Drôle de ferme retapée avec les moyens du bord, la forêt profonde et mystérieuse en bordure, les hautes herbes abritant des serpents et la touffeur qui écrase le tout.

« Échoué à la sortie de prison dans un nid de couleuvres aux prises avec des crotales. »

Comme il sent bien qu'il y a plus que du louche chez ses logeurs - Franck n'est pas stupide -, on va le mettre sur la piste de méchants identifiables, de salauds estampillés, avec force démonstrations que ce sont bien ceux désignés les nuisibles. Hervé Le Corre démantèle une manipulation magistrale montée par des orfèvres sous leurs faux-airs de cloches. Il en livre les rouages un à un, enjolivés par la présence de Rachel, témoin muet de turpitudes infectes, îlot d'innocence dans un océan de crasse. Un souffle de poésie et de beauté, elle traverse sa pauvre vie comme elle peut, silencieuse et stoïque, allant jusqu'à jouer la morte pour qu'enfin on la regarde, qu'on sache qu'elle est vivante, pas un jouet . Adulée, détestée, battue, cajolée, elle n'a pas non plus de point d'ancrage, même si sa petite main rejoint de plus en plus souvent celle de Franck. Celui-ci est comme une phalène qui se brûle à la chaleur de Jessica, sait qu'il se fait mal mais continue pourtant comme s'il ne pouvait se détacher de la séduction animale de la jeune femme.

Reste le chien de la maison. Un mastard noir dont on ne connait jamais les intentions. Va-t-il sauter à la gorge de la gosse ou de Franck ? Va-t-il les protéger ? Son encombrante présence rajoute à la pesanteur de l’atmosphère déjà rendu irrespirable par la canicule et les tensions qui règnent dans la maison. Comme un esprit dont on ignore s'il est protecteur ou dangereux, il arrive sans crier gare et inquiète. Hervé Le Corre excelle à plonger son lecteur dans une ambiance délétère, dans un marigot où les crocodiles ne dorment que d'un œil, attendant patiemment d'entraîner leur proie tout au fond avec eux.

Ça bastonne, ça viole, ça tire, il y a des poursuites, des filatures, des coups-fourrés, des rebondissements, des truands aussi cruels que les Mexicains mal rasés des films de Sergio Leone, sauf qu'ils sont gitans ou serbes, un vrai grand roman d'action mais, avant-tout, une magnifique analyse du comportement humain en milieu hostile, des milles engrenages qui se mettent en action dans une manipulation sordide. Un air saturé de phéromones sexuelles, de parfums de crasses et de sales coups, des personnages complexes, réels, forts qui répugnent ou séduisent mais qui ne laissent jamais indifférent. On retrouve ici toute la maîtrise qui était présente dans Après la guerre, les ressorts secrets de l'humanité mis à nus, les tentatives d'accéder à la résilience, de sauver ce qui peut l'être de l'infamie ou de la vase qui englue tout ce qui peut être beau dans l'existence.

Prendre les loups pour des chiens est indiscutablement un extraordinaire roman noir qui sue le sordide par tous les pores, où Jessica et ses vieux contaminent tout ce qu'ils touchent comme le salpêtre mange les murs des caves, éclairé par cette petite fille énigmatique porteuse de rédemption.

Hervé Le Corre est un très grand auteur, peu importe le genre, il impose ses personnages dans une langue qui claque comme un coup de fouet et laisse le lecteur pantois devant tant de lucidité crue. Il sait tisser des atmosphères lourdes, presque concrètes qui imprègnent ses récits et ceux qui s'y débattent. Un immense talent du roman noir.


Notice bio

Hervé Le Corre débute à la Série Noire avec trois romans noirs remarqués, puis il publie chez Rivages L'homme aux lèvres de saphir (Prix Mystère de la critique) qui le révèle à un large public. Les Coeurs déchiquetés (Grand prix de la littérature policière) puis Après la guerre (Prix du polar européen du Point) l'imposent comme un auteur de tout premier plan.


La musique du livre

En page de garde, une strophe du poème d'Aragon, Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, chanté ici par Bernard Lavilliers

Serge Reggiani – L'Italien

Céline Dion - My Heart Will Go On, fredonné par Jessica, c'est vrai que ça commence à sentir le naufrage son affaire...


PRENDRE LES LOUPS POUR DES CHIENS – Hervé Le Corre – Rivages – 318 p. janvier 2017

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