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Chronique Livre :
PLEASANTVILLE d'Attica Locke

Chronique Livre : PLEASANTVILLE d'Attica Locke sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Houston, Texas, 1996. Le second tour des élections municipales approchent, qui voient s'affronter Sandy Wolcott, actuelle district attorney du comté, et Axel Hathorne, l'ancien chef de la police. Pour la première fois, un Afro-Américain est sur le point de l'emporter grâce au soutien massif des habitants de Pleasantville, bastion de la middle class noire avec laquelle la famille Hathorne entretient des liens politiques et sociaux très étroits.

Alors que la campagne bat son plein, la jeune Alicia Nowell disparaît. S'agit-il d'une fugue? D'un crime de rôdeur? D'un coup tordu pour infléchir le cours de l'élection?


L'extrait

« Jay avait lui-même décoré la maison vieille de quatre-vingt-sept ans, comme si sa femme pouvait encore passer des après-midi tranquilles sur la véranda qui faisait tout le tour, comme s’ils pouvaient repartir de zéro. Il s’attendait plus ou moins à franchir un jour le portail en fer forgé et à la trouver assise dans le jardin, sur la double balançoire blanche qu’il avait construite de ses mains. Avec ses exigences sans fin et ses demandes d’attention constantes - les poignées de porte manquantes, les ampoules cassées, les sols qu’il avait décapés tout seul -, cette maison lui avait sauvé la vie aux pires moments de l’année passée. Il la remerciait chaque jour de lui avoir mis des outils dans les mains pendant tous ces longs après-midi où il avait laissé son cabinet partir à vau-l’eau.
Depuis juin, il y avait eu trois cambriolages dans le coin. Même le siège de campagne du candidat Hathorne, sur Travis Street, avait été visité, et le Chronicle en avait largement profité pour dénoncer l’incapacité manifeste de l’ancien directeur de la police à assurer la sécurité de son propre QG. Le bureau de Jay avait subi le même sort en juillet, quand les voleurs avaient entièrement dégondé la porte de derrière, puis étaient repartis avec une mallette à perceuse Sears, la minitélévision couleur Sony grâce à laquelle Eddie Mae avait suivi le procès O.J. Simpson de bout en bout, enfin un peu de liquide et un bracelet en or. Une semaine plus tard, Jay avait fait installer un système d’alarme.
Cette fois, ils avaient dû passer par une fenêtre. » (p. 21)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Pleasantville, à sa fondation en 1949, était un ghetto rebelle, un quartier de Houston d’où partaient et s'organisaient les revendications de la communauté afro-américaine réclamant des écoles bien équipées, un entretien correct des rues et des espaces publics et celles relatives à l’égalité des droits civiques. Le combat a été âpre, particulièrement au Texas, très ségrégationniste, mais la petite communauté d’origine est parvenue peu ou prou à ses fins. L’endroit n’est plus un ghetto, de jolies maisons, un environnement agréable, et sa cohésion lui confère un poids politique certain. Pour le première fois en cette année 1996, la possibilité qu’un des enfants de Pleasantville soit élu au poste de maire se concrétise. À force d’effort et de travail, les premiers habitants de Pleasantville se sont hissés dans l’échelle sociale et quelques familles tiennent désormais des postes importants et possèdent de solides bases financières et relationnelles.

Le clan des Hathorne, une dynastie, une des familles fondatrices du quartier domine, et, Axel, fils de Sam, le patriarche influent et guide de la communauté, est bien placé dans les sondages pour battre au second tour la procureur. Aidé de Neal, son neveu, en directeur de campagne, Axel se prépare au triomphe au soir du vote. Tout semble se passer à merveille jusqu’à ce qu’une jeune fille disparaisse, que la police s’aperçoive qu’elle était vêtue d’un t-shirt pro Axel, donc employée dans l’équipe du candidat, et distribuait des tracts dans le voisinage sur un projet d’aménagement du bayou qu’Axel envisagerait. Une idée maintes fois débattue et qui rencontrait une opposition farouche. Le genre d’événement propre à pourrir les derniers jours d’une campagne et mener l’équipe qui caracole en tête à la catastrophe.

Ce projet ne figure aucunement dans les intentions d’Axel Hathorne, personne dans son entourage ne connaît la jeune disparue et tous pensent à un coup tordu de l’adversaire, Sandy Wolcott. À quelques jours du second tour, une histoire de moeurs et de meurtre ne peut que servir les intérêts de l’adversaire d’Axel.

Jay Porter est un avocat, quarante ans passés, qui peine à se remettre de son veuvage et à organiser sa vie de père isolé d’une ado. Ancien militant très actif pour les droits civiques, il a combattu aux côtés des Hathorne et est resté en contact avec eux. Depuis le décès de son épouse, déprimé, il gère principalement un dossiers de recours collectif contre une industrie chimique polluante ayant dégradé les conditions de vie des habitants de Pleasantville. Il a gagné son procès mais les accords sur les indemnités sont toujours des casse-tête qui traîne durant de longues années.

Son cabinet vient d’être “visité” au début du récit, pourtant il ne peut que constater que rien n’a apparemment disparu mais il doit laisser tomber très vite cet incident car il est contacté par la famille Hathorne. Neal, le responsable de la campagne, est soupçonné d’être le responsable de la disparition de la jeune fille. Un trou dans son emploi du temps et plusieurs autres indices font pencher la police dans ce sens…

Dallas, c’est bien connu, est un univers impitoyable, et bien, Houston ne l’est pas moins. Voire pire ! L’affaire de Pleasantville est un imbroglio magistral, orchestré par une auteure connaissant parfaitement les rouages de la politique locale et la mentalité des habitants. Le duel électoral qui voit s’affronter la police, tenue par les Hathorne, au bureau du procureur dépasse de loin le simple affrontement de deux projets d'avenir pour la cité, il devient un symbole du triomphe des militants de la première heure de Pleasantville.

La sécurité en est un des thèmes chers aux électeurs et cet enlèvement tombe à point nommé pour remettre en cause le travail des flics et donc atteindre son ancien chef, Axel, qui n'a pas su rendre les rues de la ville sûres. Cerise sur le gâteau, son neveu refuse de donner le moindre alibi et des un paisceau de présomptions pèse contre lui.

Dans ces conditions, une seule solution pour Jay Porter, trouver du temps en ajournant le vote. La bataille judiciaire va être homérique, l’enquête de Jay est particulièrement difficile tant les pistes ont été brouillées et lui-même et sa fille vont être victimes de menaces physiques s'il ne laisse pas tomber. Il faut dire que ce n’est pas la première fois qu’une jeune fille s’évapore dans les environs avant qu’on ne retrouve son corps quelques temps plus tard.

La communauté noire, soudée, militante des premières heures de Pleasantville, a bientôt cinquante ans. Ses fondateurs ont vieilli, les droits civiques sont acquis. Peu à peu, d’autres familles, d’autres origines, viennent s’installer dans le quartier venant troubler sa belle unité. Maintenant que les droits fondamentaux sont consolidés, que le niveau de vie a grimpé, les intérêts des différents membres divergent et la solidarité qui faisait la force du quartier laisse place à un individualisme qui rend les résidents plus vulnérable à la manipulation.

Ceux qui hier encore luttaient contre la ségrégation, sont tentés de la pratiquer à leur tour afin de préserver ce qu’ils ont bâti si durement. Cette évolution est un des aspects importants du roman. L'embourgeoisement de la middle class noire et la rouerie des politiciens locaux, des tireurs de ficelles professionnels dont les intentions sont toujours masquées sous des tonnes de diversions semblant aller à l’encontre de leurs intérêts alors que ce sont eux qui les ont provoqués. Le roman raconte plusieurs facettes de cette lente dégradation.

À différents niveaux, les personnages de Pleasantville représentent, de façon symbolique, les divers courants qui traversent la communauté afro-américaine, son histoire également. Le plus signifiant est A.G. Hats. Celui dont personne ne veut parler, celui qu'on a perdu de vue, le bluesman d'exception qui s'est gâté la main à l'alcool et à la coke. Pour moi, il est le portrait de ce que les habitants aujourd'hui parvenus à un certain niveau social veulent oublier des souffrances du peuple noir, des générations perdues à traîner dans les bouges et les caniveaux, à effectuer les traveaux les plus durs et repoussants. Cette misère, cette déchéance, deviendra le témoin-clé, la lumière de l'affaire puisqu'il faut affronter son passé pour comprendre le présent.

Attica Locke construit pas à pas une solide intrigue dans un marigot politique où chaque paragraphe dissimule une chausse-trappe, chaque vérité annoncée, un mensonge préparé de longue date afin emmener celui à qui elle est livrée loin de ce qu’il ne faut surtout pas mettre au jour. L’écriture est précise, les scènes s’enchaînent comme les rouages d’une mécanique de précision et le héros, Jay Porter se démène du mieux possible avec les renseignements tronqués ou sujets à caution qu’il parvient à récolter.En plus des dissenssions politiques, Jay va devoir se confronter aux secrets de famille encore plus dangereux que les manoeuvres stratégiqus politiciennes.

La première partie du récit se concentre sur les faits, la présentation des protagonistes et les diverses histoires connexes. La seconde décrit la bataille de tranchées juridique de Jay et du clan Hathorne pour obtenir l’ajournement du second tour et, pour cela, ils doivent démontrer l’implication de sa concurrente et de son équipe dans au moins une partie de l’affaire. Pour finir, un dénouement totalement ahurissant qui démontre qu’Attica Locke est une très grande auteure de romans noirs. Passionnant de bout en bout, Pleasantville est un instantané de la société texane, des forces et contradictions qui traversaient le corps social à la fin du XXème siècle.

Fans d’intrigues judiciaires, politiques ou sociales, Pleasantville comble tous les publics par le vaste éventail des sujets abordés et la qualité du récit, sans oublier une excellente traduction de Clément Baude.

En définitive, la référence est osée, mais j'ai trouvé dans ce roman noir nombre d'éléments évoquant à La ferme des animaux, de George Orwell, cet abandon au fil des années des principes fondateurs d'un groupe animé des meilleurs intentions jusqu'à l'oubli total de l'éthique qui était la sienne au commencement. Et de cet abandon, de la dissimulation du passé, de l'accaparement du pouvoir par une petite caste naît la tragédie...


Notice bio

Née à Houston en 1974, Attica Locke vit désormais à Los Angeles. Scénariste et productrice pour le cinéma et la télévision, elle est l'auteur de Marée noire et de Dernière récolte. Pleasantville est son troisième roman à paraître à la Série Noire.


La musique du livre

Nancy Wilson – How Glad I Am

Lightnin Hopkins - Have you ever loved a woman

Thunder Smith & Lightnin' Hopkins - West Coast Blues

Otis Redding - White Christmas


PLEASANTVILLE – Attica Locke – Éditions Gallimard – collection La Série Noire – 513 p. janvier 2018
Traduit de l'américain par Clément Baude

photo : Houston - Pixabay

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